Les lumières de R. Barthes

29 mars 2014

Coïncidence, que j’ai un peu cherchée : avant-dernier jour de mon exposition sur le Yunnan, et dans les rayonnages de la B.U. je tombe sur un ouvrage de Barthes, La Chambre claire (1980). Lors de mes précédentes expositions, je me contentais de lire des livres de photos. Aujourd'hui, c'est un livre SUR la photoGRAPHIE Après quarante ans de photographie – je ne tiens compte que des années où je ne me suis pas contenté de déclencher, mais ai développé et tiré mes photos, puis les ai traitées sur un ordinateur- j’aborde la réflexion barthienne sur le sujet.

"Ce que la Photographie reproduit à l’infini n’a eu lieu qu’une fois : elle répète mécaniquement ce qui ne pourra jamais plus se reproduire existentiellement."

Trop de visiteurs, et la plupart de ceux qui prennent des photos (à ne pas confondre avec ceux qui font de la photographie), ne distinguent pas la photo de son référent. Un commentaire illustre ceci: d'une photo de char à bœufs, au Myanmar, quelqu'un m'a dit "Ce n'est pas spectaculaire, on a ça aussi ici" (sic!) Ils ne s’enquièrent pas de son signifiant, ne soupçonnant pas qu’il puisse y en avoir un. Le populaire parle d’une belle photo, (jamais d’une bonne photo), qui sera celle où le sujet est présenté à son avantage, sourit, est jeune, bien vêtu, dans l’aisance et le confort, ou dans une pose amoureuse, dans un cadre stéréotypé (plage, voiture de sport, au bras d’un être beau et aimant, en train de partager un bon repas…) et … regarde l’objectif.

"Quoi qu’elle donne à voir et quelle que soit sa manière, une photo est toujours invisible : ce n’est pas elle qu’on voit. Bref, le référent adhère."

Voici plus de trente ans, bien avant l’internet et les centaines de millions de photos qu'il véhicule ad satietatem, Barthes se plaignait déjà : 

"Des photos, j’en vois partout…. elles viennent du monde à moi, sans que je le demande…. leur monde d’apparition est le tout-venant … cette chose un peu terrible qu’il y a dans toute photographie : le retour du mort."

L’unicité des portraits que je prends en Asie et ce qui en eux m'est infiniment précieux tient avant tout au fait que les sujets ne se comportent pas comme Barthes le fait lorsqu’il est photographié : 

"Dès que je me sens regardé par ‘objectif, tout change : je me constitue en train de « poser », je me fabrique instantanément un autre corps, je me métamorphose à l’avance en images…. je vis dans l’angoisse d’une filiation incertaine une image – mon image- va naître : va-t-on m’accoucher d’un individu antipathique ou d’un « type bien » ? … la photographie, c’est l’avènement de moi-même comme autre : une dissociation retorse de la conscience d’identité "